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Comment expliquez-vous qu'un tel niveau de violence ait été atteint à Villiers-le-Bel pendant deux nuits, après la mort de deux adolescents à moto lors d'un accident avec une voiture de police ?
Des tirs de plombs ont déjà eu lieu à Clichy-sous-Bois et à Grigny en 2005, mais il est clair que l'intensité des violences de Villiers-le-Bel a marqué psychologiquement les policiers. Il y a deux manières de s'interroger. Soit en s'intéressant aux auteurs des coups de feu, inconnus, en se focalisant sur leur profil, c'est intéressant mais insuffisant. Soit en s'interrogeant sur le lien entre l'intensité des violences et le sentiment d'impasse perpétuelle.
Mis à part l'aspect ludique ou quelques opportunités délinquantes, derrière les émeutes, il y a des colères et des demandes de changement. Changement des situations sociales et économiques, changement du regard porté par la société et changement de certaines pratiques policières. Trois aspects bloqués, notamment le dernier, qui cristallise les colères. L'immobilisme nourrit une surenchère, la surenchère favorise les durcissements, et l'absence de relais politiques locaux n'arrange pas les choses.
Pourquoi la société française paraît-elle aussi sensible à la question des bandes et des jeunes de banlieue ?
Le regard de la société évolue d'une période à une autre. Selon les contextes sociaux et politiques, on insiste plus ou moins sur telle ou telle figure de dangerosité sociale. La condamnation morale des bandes était très forte au début du XXe siècle, par exemple. On retrouve, dans les éditoriaux de la presse populaire, des prises de position très fortes sur le phénomène des Apaches, ces groupes de jeunes qui se retrouvaient et bousculaient l'ordre. L'attitude collective a été similaire pour les "blousons noirs", dans les années 1950 et 1960.Aujourd'hui, la réprobation porte sur les bandes "de banlieue" qui incarnent la figure du danger social, les nouvelles "classes dangereuses". Comme ces bandes sont visibles au quotidien, dans les transports, par exemple, mais aussi dans des épisodes plus spectaculaires, elles matérialisent l'insécurité aux yeux des médias et de l'opinion.
Ces phénomènes ont-ils toujours existé ?
Historiquement, les groupes de jeunes ont toujours constitué un motif de peur. Pour prendre uniquement le cas de la France, les historiens médiévistes ont montré que les phénomènes de bandes existaient déjà. Il y avait des oppositions entre groupes de jeunes hommes issus d'un même territoire. Et ces bandes étaient déjà montrées du doigt pour des viols collectifs, des violences en groupe, des bagarres, des troubles, etc. On peut affirmer qu'il y a toujours eu des regroupements de jeunes avec un caractère conflictuel ou transgressif.Mais la difficulté est que cet objet social n'a jamais été défini précisément : au quotidien, entre le simple groupe, où l'on se retrouve selon les affinités, entre voisins, sans chercher de conflit avec l'environnement, et la bande constituée, sur le modèle de certains gangs, les frontières ne sont pas très marquées pour l'observateur extérieur. La conséquence est qu'on parle de bande aussi bien pour évoquer un groupe d'adolescents qui ont le malheur de porter des capuches que pour un regroupement de jeunes ayant un objectif criminel. Les bandes sont à la fois une réalité et une représentation. La première est rarement à la hauteur de la seconde.
Pourquoi la bande est-elle aussi importante dans le quotidien d'une partie des jeunes de banlieue ?
Le regroupement par affinité n'est évidemment pas spécifique à la banlieue. Mais la bande remplit des fonctions importantes dans les quartiers. Elle offre une forte visibilité et de la reconnaissance à des jeunes qui se sentent invisibles dans la société parce qu'en échec scolaire ou professionnel. Elle offre une histoire.Elle donne aussi un pouvoir à des individus qui ont l'impression de n'en avoir aucun : la personne en face qui a peur, qui change de trottoir en vous apercevant vous reconnaît une existence et un pouvoir. C'est une inversion de la domination, une sorte de vengeance sur la société. Au fond, la bande nourrit des peurs et se nourrit des peurs. Cette hostilité réciproque est un facteur de solidarité interne : contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, les bandes ont une forte tendance à l'autodestruction et au conflit interne.
Pour sa survie, pour ne pas exploser à cause des dissensions, ce type de groupe a donc besoin de conflits avec l'extérieur, avec des habitants, d'autres bandes, avec la police - qui rentre malheureusement dans le jeu en utilisant aussi le registre de l'intimidation, du viril et de l'informel. Enfin, il ne faut pas oublier que la bande est un espace de solidarité et de convivialité. Elle remplit une fonction de protection pour ses membres : dans un univers marqué par les codes de la rue, où l'on met des "coups de pression", où on règle une partie des différends par la violence, il est important de disposer de ressources en cas de "mauvaise rencontre".